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LE TRÉSOR DES ANCIENS

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LE TRÉSOR DES ANCIENS

Messagede Francois Kokelaere » Ven 31 Jan 2014 18:58

LE TRÉSOR DES ANCIENS



En Afrique de l'Ouest, dans les temps anciens, très anciens, le djembé et ses acolytes les dununs, accompagnaient les cérémonies. Masques et rituels faisaient bon ménage.
Jour après jour, nuit après nuit, les musiciens eurent la sensation qu'il y avait quelque chose qui dansait à l'intérieur de la pulsation. Comme si le rythme était en mouvement. Comme une énergie, comme une force indescriptible qui résonnait dans la tête, traversait le corps, faisait chanter l'univers.
Ce quelque chose était provoqué par l'étirement du rythme. La pulsation, les rythmes, devenus élastiques, sinueux, provoquaient des effets bizarres. Les têtes tournaient, au point d'avoir le sentiment de voler. Les corps vibraient, parcourus de sensations étranges. Cela était bon, et le retour sur terre, fort agréable.

Les rythmes que nous appelons aujourd'hui avec des mots savants « binaires » étaient entraînants et très pratiques pour le labeur collectif comme les travaux des champs qui demandent tant d'efforts.
Quant aux rythmes « ternaires », ils tournaient la tête et le danseur-oiseau planait dans un ciel imaginaire et oubliait sa contingence terrestre.

Jamais un musicien n'aurait joué pour lui, dans son coin, dans sa case. Il ne jouait qu'en groupe.
Jamais il n'aurait travaillé son instrument seul, dans l'ennui de sa solitude.
Jamais il ne se serait produit seul, pour faire le malin, le beau.
Jamais une danseuse n'aurait étudié un pas, jamais elle n'aurait même montré comment il faut danser.
Tout se faisait par mimétisme et dans la convivialité du groupe, du cercle. Les rythmes, les chants, les harmonies pouvaient provoquer une extase collective extraordinaire et ce moment était si agréable à vivre, qu'il soignait l'âme, guérissait les états, d'âme.

Au village, dans les temps anciens, seul le groupe comptait. Seul le collectif avait sa raison d'être. La moindre petite danse de séduction se faisait devant l'assemblée des villageois. Les codes de la convivialité étaient connus de tous et gare à celui qui ne les respectait pas. Ce mouvement interne, cet étirement du rythme, élaborés par des millénaires de pratiques et de sensations, et l'effet qu'ils produisaient, était parfaitement géré et contrôlé par l'ensemble de la population, chacun avec son rôle ou sa spécialité. Tous pouvaient bouger, chanter et comprenaient le langage du tambour et de ses effets. A chaque rythme, à chaque danse, sa sensation, son effet spécifique. Quelquefois, une simple petite polyrythmie à trois voix constituée d'une mesure à trois temps binaire, d'une mesure à deux temps ternaire et d'une mesure à deux temps binaire, le tout bien étiré pouvait durer toute la nuit. Une seule pulsation, un seul pas, une même énergie, une même histoire et la plénitude était totale. Ces femmes Baga qui dansaient avec les étoiles, une chanteuse soliste et un choeur qui répondait, aucune d'elles ne brillait particulièrement, c'est le groupe qui étincelait. Il y avait dans cette danse, quelque chose de transcendant, d’inouï, d'incomparable, de solidaire, de paisible, d'habité, de relié.
Il n'y avait pas d'apprentissage ou d'explication particulière. La novice, la jeune femme avait déjà assisté de nombreuses fois à la cérémonie et elle entrait dans la danse naturellement comme on surfe sur une vague. C'est le collectif des femmes plus âgées qui la cooptait. Elle entrait dans un mouvement global où tout prenait sens. Le cercle de la danse, le sens de la rotation, le pas, le rythme, le chant, le jour de la danse, l'heure, le lieu, tout avait sens. Tout était accordé.

Dans les années 50, un visionnaire (ou était-ce un démiurge), eut l'idée de mettre en scène les rituels, les cérémonies, les masques. Il appela sa troupe cosmopolite les ballets Africains de Keïta Fodéba. Durant dix ans, il parcourut le monde qui fut fasciné par autant d'énergie et de spontanéité. Le public émerveillé en demanda toujours plus. Ce retour enjoué du public occidental l'encouragea à continuer dans cette voie.
Toujours plus de virtuosité, toujours plus de spectacle, toujours plus de danse, de rythmes, de sons nouveaux, d'instruments extraordinaires, inconnus jusqu'alors... Fodéba était si fier de montrer aux blancs arrogants que le peuple noir avait aussi sa culture et ses merveilles.
En 1958, il rejoignit en Guinée son ami Sékou Touré qui lui demanda de mettre son savoir faire au service de son projet révolutionnaire et de transformer son ballet, en une compagnie inter-ethnique qui valoriserait la révolution guinéenne. Les Ballets Africains de la République de Guinée étaient nés avec quelques années plus tard, leur pendant, le Ballet National Djoliba, initié par l'artiste américain Harry Belafonte. Sans compter le Ballet de l'Armée et tous les ballets régionaux et préfectoraux. Tout ce qui était traditionnel fut démystifié et mis en scène - les masques, les rituels – au grand désarroi des anciens mais pour le plus grand plaisir d'un public étranger ébahi de tant d'exotisme. Keïta Fodéba, cet homme paradoxal, qui participa à la mise à sac des croyances animistes et qui fit brûler les masques, interdire les forêts sacrées et tous les rituels traditionnels au nom d'une révolution moderniste ; ce personnage si ambigu, artiste et tortionnaire, qui inventa le ballet moderne et par là même, le djembé tel que nous le pratiquons aujourd'hui. L'histoire est cruelle : l'homme qui imagina le ballet moderne et qui donna ses lettres de noblesse à une culture millénaire termina sa vie en bourreau et fut lui-même assassiné, dans les geôles du sinistre Camp Boiro! Mystérieuse Afrique où le meilleur côtoie le pire en l'espace d'un courant d'air. Peut-être que ce Faust des temps modernes avait vendu son âme au diable ?

Toujours plus. Toujours plus de danse, toujours plus de pas, toujours plus de notes...

Les pas de danse du village devinrent des chorégraphies soignées, encadrées par les camarades marxistes de l'époque venus du monde entier pour donner un sérieux coup de main à la révolution naissante.
Les costumes brillèrent de mille feux et les tambours devinrent des machines à rythmes où les breaks, les solos, les effets en tous genres devinrent banalités. C'était à celui qui jouerait le plus vite, le plus fort, à celui qui ferait le solo le plus inventif, le plus brillant, le plus spectaculaire. Il n'y avait aucune limite à la virtuosité.

Jusqu'en 1990, cela resta relativement confidentiel. Le grand public international savourait la beauté du spectacle, certes, mais de là à étudier de près une culture qui paraissait si « naturelle ». Seuls quelques spécialistes, quelques amoureux de l'Afrique, quelques privilégiés avaient accès à cette nouvelle culture constituée d'un matériau traditionnel mais mise en scène avec des techniques modernes.

À la fin des années 1990, une comète apparut, le pur produit du ballet révolutionnaire guinéen, il s'appelait Mamady Kargus Keïta. Son savoir faire, sa bonhommie, sa faculté innée d’adaptation, son talent intrinsèque, firent de lui une star : la première et sûrement la dernière grande star du djembé. Il n'était pourtant pas le premier. D'autres avant lui avaient défriché le délicat terrain d'une culture issue de la tradition mais revisitée par le modernisme. Aucun n'avait encore convaincu à ce point. Mais ce fut lui l'élu. Il parcourut le monde et son public en voulut toujours plus.

Toujours plus de rythmes, toujours plus de notes, plus d'arrangements, plus de polyrythmies, plus d'histoires, toujours plus vite, toujours plus... Il fit rêver le monde.

Mais rien n'aurait pu se faire sans la rencontre entre l'Afrique et l'Europe. Et cet élément est déterminant, essentiel, incontournable dans l'histoire du djembé. S'il n'y avait pas eu des précurseurs comme Pierre Marcault, Marc Depond, Laurent Delebecque, Patrice Mizrahi, Louis César Ewandé, Alain Brammer, Michel Weelen, Nasser Saïdani, Éric Genevoix, Guem bien sûr et quelques autres.
(ce sont tous ces musiciens qui ont préparé le terrain en France dans les années 70/80), s'il n'y avait pas eu des passionnés motivés, spécialistes quelque part du marketing pour prendre totalement en charge Kargus en 1985 quand il est arrivé à Bruxelles (Poney Gross de Zig Zag Productions) et un réalisateur inspiré comme Laurent Chevalier (auteur du film "Djembefola" sur une idée de Pierre Marcault), il n'y aurait peut être jamais eu de phénomène Mamady. Kargus était en difficulté à Abidjan avec le Ballet Kotéba de Souleymane Koly quand il eut l'opportunité de venir en Belgique. Des amis lui créèrent la structure Ré-Percusssions à Bruxelles, ce qui lui permit d'avoir un cadre de travail. Il faut absolument insister sur la dimension de la rencontre Europe/Afrique afin de déculpabiliser une bonne fois pour toute la mauvaise conscience européenne (et surtout française) à l’encontre de l'Afrique. Relisez « Le long sanglot de l'homme blanc » de Pascal Bruckner concernant ce sujet. Rien de tel que de connaître l'histoire si l'on veut un jour dépasser les clivages ethniques et historiques. L'histoire est ce qu'elle est. L'esclavage odieux, la colonisation insupportable, l'impérialisme destructeur. Regardons- les en face si on veut définitivement leur tourner le dos et avoir enfin, une relation apaisée avec l'Afrique. La grande réconciliation passe d'abord par une connaissance aigüe de l'histoire.

Mais revenons-en à notre ami Kargus, deuxième grand virage dans l'histoire du djembé après l'avènement du ballet moderne de Keïta Fodéba. À peine essoufflé des sollicitations infernales dûes à son rang et à sa position, il se rapproche de ses frères Famoudou et Fadouba afin de se recentrer sur une tradition dont il avait été si jeune, éloigné (il rejoint en effet le Ballet Djoliba à l'âge de 14 ans). Ses élèves, si friands, si demandeurs, si avides de cette tradition, commençaient à poser de plus en plus de questions embarrassantes et à s’interroger sur l’origine des rythmes traditionnels Malinké dont lui-même n’avait eu qu’une connaissance urbaine édulcorée au sein du ballet. Le temps d'un disque mémorable, il s'immergea dans la musique traditionnelle de son ethnie et repartit de plus belle à la conquête du dieu dollar, mais épuisé de tant de stages, fatigué de toutes ces tournées, vidé de toutes ses nuits où il lui fallait répondre, heure après heure, à toutes les questions que lui posaient ses élèves. Toujours les mêmes questions et toujours les mêmes réponses. Il lui fallait tenir son rang, répondre à tout, se mettre dans la posture de « celui qui sait » ; lui, simple enfant d'un lointain village de Haute Guinée, était devenu, un dieu vivant. Toujours jouer la comédie du gourou. « Comédien » comme disait d'un air dubitatif son aîné Fadouba, grand maître du djembé et villageois fruste, militaire de carrière, qui ne comprenait pas ce que les petits blancs trouvaient à son cadet. Comment aurait-il pu comprendre, que ce jeune garçon, parti si tôt de son village pour rejoindre l'intraitable corporation des ballets nationaux, éloigné de sa famille encore enfant, pouvait avoir conquis le monde, sans avoir laissé quelques plumes sur le long chemin de la vie harassante qu'il menait? Une vie insensée, difficile, un parcours hors normes, une histoire d'homme, baladé à travers l'histoire, l'autre, la grande histoire. L'histoire unique, exceptionnelle, d'un homme unique parti en aventure en Côte d'Ivoire, atterri en Belgique et enfin connu et adulé du monde entier. Le prix à payer de la reconnaissance internationale, de ces fastes, de ces excès, de ces faux amis dont on ne sait jamais vraiment ce qui les intéresse, de cette famille, toujours affamée et qui en demande toujours plus. Et tous ces disciples, tous ces élèves, toujours insatisfaits, qui veulent tous une petite partie de l'aura du maître? Quelle fatigue...

Plus le djembé s'éloignait de sa source traditionnelle, plus il perdait son essence propre. Les signes furent évidents.
Ce mouvement interne à la pulsation qui animait le corps des danseurs, disparut peu à peu. Les rythmes devinrent droits, propres, quantifiables. Le ternaire qui jadis transcendait les esprits, ne fit qu’enivrer. Le binaire qui en s'étirant avait donné des rythmes frères en Amérique du Sud comme la samba, dans sa rectitude nouvelle, devint fade, vide, comme mort, inanimé. Réduit à sa plus simple expression avec les musiques modernes, il finit par abrutir et plomber le cerveau des enfants, gavés d'alcool et d'expédients, dans des îles ensoleillées du bout du monde.

Alors nous avons voulu comprendre, percer le secret. Nous avons analysé, disséqué les pas, écrit les rythmes, filmé les chorégraphies, enregistré les musiques. Nous avons cherché à copier, à imiter, certains apprirent même les langues vernaculaires. Nous avons mis les notes dans des machines sophistiquées : dix rythmes, cent rythmes, mille rythmes... Notre avidité n'ayant pas de fin, notre voracité étant illimitée, nous avons quantifié tous les solos, toutes les phrases, toutes les notes. Nous avons érigé en maîtres des enfants des quartiers insalubres de la grande ville, nous avons monté des écoles, organisé des stages, des rencontres, des séminaires. Nous avons fait des méthodes, des vidéos. Nous avons étudié tous les aspects des rythmes et du tambour mais le secret était bien gardé.
Nous n'avons rien vu, rien entendu, rien dit. Les vieux savaient ce qu'ils faisaient. Souvent des étrangers venaient commercer, bien avant que les blancs n'apparaissent sur leurs grands bateaux à voiles, des étrangers de passage qui assistaient aux cérémonies mais les vieux avaient compris que ce que leur avait transmis leurs ancêtres, était bien plus précieux que le dieu dollar et que pour dissimuler leur secret, rien de tel que de l'afficher sous le nez de ceux qui ne comprendraient jamais rien.
Les vieux savaient que les étrangers ne donnent rien : ils prennent, ils se servent, paient au moindre prix et passent leur chemin.
Les vieux savaient que quand les étrangers ne comprennent pas, ils détruisent.
Et c'est la même histoire qui se perpétue, depuis des siècles.
Alors les vieux ont mis leur trésor devant nous, là, sous nos yeux.
Tout est là, bien en évidence, devant nous, chaque jour, chaque heure, chaque minute, mais nous sommes sourds, aveugles et muets. Nous ne voulons rien voir, rien entendre, rien dire.
Les vieux savaient que ce trésor est rare.
Les vieux savaient que la patience des étrangers est limitée et qu'ils n'ont jamais le temps, qu'ils sont très occupés, très agités, très énervés, très gonflés, qu'ils ne respectent rien, ni personne. Ils veulent tout commander, tout régir, tout organiser, tout contrôler.
Les vieux savaient que les étrangers rigolent quand on leur parle du temps du rêve, du temps de l'oiseau qui vole dans le ciel et que son vol est aussi une danse. Ils disent que ce sont des bêtises, des sornettes, des inepties, des « trucs de dingue », des délires mystiques, qu'ils n'y croient pas, qu'il faut leur prouver, leur démontrer par A plus B. Ont-ils si peur de ce qu'ils découvriraient s'ils étaient un peu moins obtus ?
Les vieux savaient que les étrangers se moquent quand on leur dit que le chant du djembé est dans le chant de l'oiseau et que l'oiseau est leur maître.

Alors il y aurait comme une sorte d'état où le musicien ne jouerait plus au joueur de tambour mais deviendrait le tambour. Il ne jouerait plus le rythme, il serait le rythme.
Un état que l'on qualifie de « dedans », être dedans, habité, relié, possédé, barré. Mais « être dedans » quoi ? À l'intérieur du rythme, à l'intérieur de cet espace créé par l'étirement du rythme ? Quand on ressent cette vie, cette énergie si particulière qui se créent quand le musicien cesse de jouer au musicien et qu'il devient, qu'il est la musique, qu'il fait corps et âme avec la musique, avec son tambour, qu'il est accordé avec la musique et avec tout ce qui l'entoure et que l'on sent, que l'on devine l'épaisseur de son humanité ?
Une sensation qui serait le concentré de toutes les sensations ressenties par les anciens au fur et à mesure du cheminement de l'espèce humaine ? Une mémoire vivante de tout ce ressenti millénaire. Un formidable trésor transmis par nos ancêtres et matérialisé par cet état. Cet état qui nous relierait à l'histoire de l'humanité et pourquoi pas, à nos origines ?

Quand j'écoute jouer Fadouba, Famoudou, Séga, Maré, Soungalo, et quelques autres, ce que je ressens tient toujours de cet état. Le rythme est toujours étiré et danse, vit à l'intérieur de la pulsation. Écoutez Famoudou jouer le Kamel'Ngoni. C'est de ça dont on parle. Un équilibre parfait dans un chaos sonore.

Et puis il y aurait le bavardage incessant de ceux qui jouent au joueur de djembé, qui sont dans la posture du musicien mais qui ont un rapport à la musique extérieur à eux-mêmes. Ils ne sont pas « dedans », ils sont « dehors ». Parfois dedans, parfois dehors. De plus en plus dehors, de moins en moins dedans. Et plus jamais dedans.
Cette situation commence avec l'avènement du ballet moderne et de ces exigences spectaculaires. À partir de ce moment là, à partir du moment où les danses et les rythmes traditionnels deviennent « spectacle », qu'ils sont mis en représentation, tout bascule. Une course effrénée à la virtuosité, au spectaculaire. Elle n'a jamais cessé et ne finira que quand tout aura été quantifié et mis en machine. Alors la machine jouera à la place de l'homme. Mais faut-il parler de jouer ? Ne faut-il pas plutôt parler de déjouer ? La suite naturelle du « show » est l'exacerbation de l'ego. La relation frontale à l'autre qui devient spectateur, voyeur et non plus acteur dans le cercle traditionnel, cultive la démesure égotiste. Plus les rythmes se complexifient, plus les polyrythmies s'empilent et plus on s'éloigne du processus traditionnel, plus il est délicat de garder « l'état ». De cette illusion de complexité nait une sorte d’inaccessibilité. Il faut toujours trouver de nouveaux rythmes, de nouvelles phrases, de nouveaux solos, de nouveaux breaks, etc... afin d'entretenir le mythe de l'inaccessibilité. Il faut donner toujours plus à manger à ses insatiables élèves qui en veulent pour leur argent. Plus c'est compliqué, plus c'est difficile, plus c'est cher et plus c'est sérieux. On ne se refait pas. Pour être un bon batteur, il faut souffrir, connaître mille rythmes, mille solos, se faire mal et payer beaucoup... Comme si le talent se mesurait en terme de mérite, de cales sur les mains ou de quantité d'argent que l'on est prêt à investir pour arriver à ses fins ?
Cela se ressent chaque année un peu plus. Le rythme étiré, qu'il soit binaire ou ternaire, devient de plus en plus droit et mécanique. Le mouvement intrinsèque du rythme, « l'état », disparaît et avec lui, le mouvement interne nécessaire à l'extase. Le plaisir devient cérébral dans la modernité alors qu'il était organique, viscéral, dans le traditionnel.
La performance comme objectif final, comme projet. Jouer toujours plus vite, toujours plus fort, toujours plus compliqué. Quelle vision du monde quand son unique problème est de briller, de convaincre, d'asséner à coup de milliers de notes sa vérité. Paraître, toujours paraître. Illusionner. Certes avec « du coeur » mais pas d'âme. Le bavardage sonore n'est qu'illusion, mensonges et supercheries. Nous nous mentons à nous mêmes quand nous essayons de placer le roulement invraisemblable qui fera s’ébahir le naïf néophyte. Qui est dupe ? L'expert en bavardage sonore n'est qu'un habile manipulateur de notes, un hypnotiseur de masse, un « lavalasseur » d'esprits, un cynique petit malin opportuniste sûr de lui et arrogant pour qui l'âme est un brouillard inutile.
De plus en plus de jeunes batteurs africains, émerveillés par la réussite financière de leur aîné Kargus, et dans leur sillage, une noria de batteurs occidentaux, s'éloignent de « l'état » des anciens avec ce bavardage incessant et stérile, dans lequel leur ego démesuré peut prendre toute sa mesure. Le marché international les enferme dans cette virtuosité et l’appât du gain fait le reste. Toujours le dieu dollar et son cousin, le petit génie euro, qui nous gouvernent. « L'état » ne fait pas recette, seul le bavardage sonore correspond à l'air du temps et aux aspirations du marché mondial. Alors le choix est vite fait, dieu dollar a toujours raison. Exit « l'état », au musée, au rayon des vieilleries et autres folklores obsolètes. Dépassé, vieillot...

Aujourd'hui tout est clair. De quoi parlons-nous ? De cette chose indéfinissable qui tourne à l'intérieur du rythme, de cette danse induite, du chant du tambour, qui résonne dans nos têtes, jusqu'au plus profond de notre âme ou de l'empilement de notes, de phrases stériles, d'un bavardage absurde et aliénant sur un tam tam ?
De quoi parlons-nous ? De cet « état », cette énergie qui nous relie à notre humanité ou de cet Homo Tamtamus jamais fatigué de s'éclater la tête et les mains sur un djembé ?

Mais n'est-ce pas le même problème pour toutes les musiques et finalement pour tous les arts ? Ce dont nous parlons ne peut se cantonner aux percussions mandingues. N'est-ce pas un problème universel récurant?

Toujours plus vite, toujours plus d'informations, toujours plus loin, toujours plus fort.
Toujours plus de forme au détriment du fond, du sens. L'illusion de la forme, des formes, de la vitesse, de l'agitation permanente, de la connexion ininterrompue. Toujours branché, toujours relié, toujours connecté mais pour quel résultat, pour quel projet de vie, pour quelle résonance, pour quelle transcendance ?

N'est-ce pas le propre de l'espèce humaine d'être insatiable, toujours insatisfaite, jamais contente ? N'est-ce pas son lot de vouloir toujours plus, posséder plus, dominer plus ?

Alors laissons le temps au temps. Le djembé est très loin d'avoir fini son chemin. Rendez-vous quand il aura cent ans. Cent ans après son avènement moderne, en 2050. Cent ans après que Keïta Fodéba l'ait sorti du village pour l'exposer aux affres de la modernité. Que restera-t-il du trésor des anciens ?

PS : Et pour compléter ce propos, voici un petit poème : « Et puis voler ». C'est fou comme un petit poème peut dire beaucoup de choses et souvent davantage que toutes les proses.
http://www.heureduthe.com/wp-content/up ... ler....pdf

Ce texte est dédié à Alban Guyonnet, qui grâce à ses questionnements, son expérience, son retour constructif , son talent, son intelligence vive, sa patience et son humanité, m'a permis de poser ces quelques mots sur le clavier. Grand merci lui soit rendu : amitié et respect. Il enseigne dans le cadre de l'École de Musique de Brive. Qu'on se le dise...

Merci aussi à Madame Émilette qui a eu la gentillesse de prendre sur son temps compté pour relire et corriger les nombreuses (trop nombreuses!) fautes d'orthographe, de syntaxe et de grammaire. Et merci à vous, honorables lecteurs qui avez perdu votre temps à lire ce texte alors que vous devriez être en train de vous esquinter les mains sur votre tamtam ou les yeux sur votre playstation ou les oreilles sur votre MP3, ou les trois ensemble.
Grand bien vous soit rendu.
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Re: LE TRÉSOR DES ANCIENS

Messagede nojan » Sam 1 Fév 2014 21:28

Bonsoir François.
Merci pour ce magnifique texte, c'est toujours une joie de te lire.
Pour ceux qui ne connaissent pas encore la plume de François Kokelaere, je vous invite à découvrir ces textes ici : http://www.heureduthe.com/textes/textes ... kokelaere/ et à vous délectez...
Salutations musicales
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Re: LE TRÉSOR DES ANCIENS

Messagede nojan » Sam 1 Fév 2014 22:11

"Et puis voler"... merci
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Re: LE TRÉSOR DES ANCIENS

Messagede Francois Kokelaere » Dim 2 Fév 2014 10:32

Merci Kamarade Nojan. Tu fais références à des textes anciens qui ont ponctué depuis toujours une réflexion "en mouvement". Il faut être un peu circonspect et resituer certains de ces textes dans le contexte de l'époque donc, un peu d'indulgence. L'idée c'est de réfléchir ensemble mais avant tout, de chercher des réponses artistiques. Quant à la poésie, à la fois pour ce qu'elle est et comme outil didactique, cette une démarche tout à fait nouvelle: une poétique du tambour, une poésie musicale, que je dois au titillement d'Alban Guyonnet. Nous nous sommes aperçus lors de notre dernier projet "La symphonie du silence" avec une classe de percussions mandingues de l’Ēcole de Musique de Brive, qu’asséner les idées, chercher à convaincre, donnait finalement de bien piètres résultats. Alors nous avons basculé sur un terrain beaucoup léger et ludique, une sorte de délire poétique, un lyrisme exacerbé et créatif pour obtenir des résultats magnifiques. Le terrain poétique offre une plus grande ouverture et permet plus aisément d’aller à l’essentiel, sans trop se prendre la tête avec la forme illusoire. La scène, le travail scénique permet aussi un autre champ d’investigation plus évident quant à son rapport à l’espace, au mouvement, à la charte graphique de la scénographie, des costumes, des instruments et des lumières. « L’écriture » d’un spectacle. Le mot même porte en lui sa raison d’être : écrire un spectacle comme on écrit une poésie. Le fait de penser le spectacle, non comme une représentation où il va falloir paraître mais plutôt comme une mise en situation à la quête de « l’Être », change toute la donne et oblige à prendre en compte la totalité des résonances. Finalement, la respiration poétique devient une réponse à la rigidité psychotique du remplissage. Cette espèce de peur abyssale du vide qui nous fait remplir et remplir toujours. Trop plein de notes, trop plein d’informations, trop plein de tout. Ne jamais rester immobile, ne jamais s’arrêter, ne jamais être dans le silence, sous peine de mort immédiate. Peur de la mort ? Bien sûr, c’est une évidence. Remplir, pour mieux échapper à notre destinée : enfin immortel. Le problème, c’est que la résonance ne fonctionne jamais aussi bien, qu’avec le vide.
Tout cela pour dire, que les poésies en question vont faire l’objet d’une publication prochaine aux Ēditions Fabrique Poïein.
Au plaisir de te retrouver sur la toile cher Kamarade élogieux et bonne journée.
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Re: LE TRÉSOR DES ANCIENS

Messagede pucklejuste » Dim 2 Fév 2014 11:22

un texte plein de sources de réflexions. Merci, je vais relire plusieurs fois afin de bien comprendre tout ce que tu y mets car ça aborde pas mal de choses très différentes.
PJ.
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Re: LE TRÉSOR DES ANCIENS

Messagede nojan » Dim 2 Fév 2014 11:42

Tout à fait d'accord avec tes propros sur les trop pleins, remplir, remplir, remplir...
Ton discours sur l'aspect poétique me touche également. Poésie vivante...
Merci de nous informer ou de m'informer quand la publication dont tu parles sortira.
Bonne journée
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Re: LE TRÉSOR DES ANCIENS

Messagede nojan » Dim 2 Fév 2014 11:58

Je profite de ce poste pour remercier tout les "grands" (ça n'engage peut-être que moi...) qui prennent le temps de partager, partager quelques mots, quelques conseils, quelques réfléxions sur des forums...merci à Louis césar Ewandé, Pierre Marcault et Eric Genevois qui sont présent sur ce forum. A François KoKelaere pour ces textes ... Nasser Saïdani pour des palabres autour d'un café. M'Bemba Camara...
Et puis Famoudou... tendres paroles et douce sanza lors de nuits étoilés dans le chaos sonore de Bamako...
Merci de nous donner un peu de votre temps...
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Re: LE TRÉSOR DES ANCIENS

Messagede Tempo » Lun 3 Fév 2014 01:58

Merci d'être venu partager cette réflexion.

Concernant la musique du djembé traditionnel, j'avoue être que très rarement séduit par elle, trop rapide et trop forte, je m'en éloigne pour me consacrer au djembé que j'ai dans la tête, les pieds et le ventre.

Mon djembé est mon orchestre, il accompagne par son chant les mélodies de mes textes (ma musique est encore jeune, maladroite, j'avance pas à pas, jour après jour à un rythme qui est le mien, modéré, mais mon intérêt pour l'objet et la musique est encore très vivace)
En revanche, si déçu par ce que j'entends des vidéos d'internet... les rythmes Africains eux m'inspirent, ils me donnent "des ailes" pour reprendre l'expression.
Chercheur de trésor, ton texte a éveillé ma curiosité. J'ai tant à apprendre encore, alors je retourne réfléchir profondément à ce que tu as écrit.

Je frappe sur un djembé, je réfléchie.

à bientôt
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Re: LE TRÉSOR DES ANCIENS

Messagede Francois Kokelaere » Lun 3 Fév 2014 09:31

Bonjour Monsieur Tempo,
Pardon, ne frappe pas sur ton djembé, cela pourrait lui faire mal.
Caresse le plutôt, bichonne le, frôle le, parle lui doucement à l'oreille, fredonne lui tes chansons, murmure-lui des mots doux et apaisants.
Votre relation n'en sera que plus complice.
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Re: LE TRÉSOR DES ANCIENS

Messagede alabama » Lun 3 Fév 2014 11:27

Tempo a écrit:
Concernant la musique du djembé traditionnel, j'avoue être que très rarement séduit par elle, trop rapide et trop forte, je m'en éloigne pour me consacrer au djembé que j'ai dans la tête, les pieds et le ventre.

Tempo a écrit:En revanche, si déçu par ce que j'entends des vidéos d'internet... les rythmes Africains eux m'inspirent, ils me donnent "des ailes" pour reprendre l'expression.


Cher Tempo,

pardon mais je me permet de mettre en parallèle deux phrases de ton post qui font qu'il me semble qu'il y a une dichotomie dans ta réflexion. Ou peut être est ce les mots que tu utilises qui font que je ne comprend pas bien où tu veux en venir...
Tu dis que tu avoues que concernant la musique du djembe traditionnel tu n'es que très rarement séduit car trop rapide, trop forte... par contre les rythmes africains t'inspirent... n'y a t'il pas une confusion ici ??
Je m'explique, le texte de François met justement en évidence le rapport qu'ont les êtres avec la musique; ainsi, les africains avant les ballets modernes jouaient pour être reliés à quelque chose, ils jouaient pour être et non pas paraître. Avec la création des ballets modernes, tout a été bouleversé et effectivement le rapport à la musique a basculé : on a commencé à s'intéresser plus à la forme qu'au fond...
C'est le mot "traditionnel" qui me gêne dans ton post, car ce que tu entends aujourd'hui sur certaines vidéos d'internet ou lorsque tu vas à Conakry (ou dans certaines autres capitales) n'a plus rien de traditionnel. Je prend juste l'exemple des dunumbas (danse des hommes forts), lorsque tu les entends joués à Conakry, tu entends un enchaînement de rythmes joués à des vitesses pas possible qui font que l'on perd complètement la substantifique moelle ou l'essence de ces rythmes qui est dans la conversation des dununs et surtout la connexion du groupe. Et donc le djembe est au 1er plan avec des virtuoses qui se tirent la bourre, les dununs ne conversent presque plus puisque les rythmes deviennent trop rapides... alors c'est exceptionnel, mouais... mais quand tu vas en Haute Guinée et que tu entends ces rythmes joués, qu'ils te prennent les tripes et que tu ne comprend pas pourquoi ici plus qu'ailleurs ? que le rythme est élastique sans que cela accélère ou ralentisse, qu'il n'a pas besoin d'être joué vite pour être puissant, que le tout converse, c'est peut être justement parce que le groupe ne fait qu'un, toutes ces couleurs pour ne former qu'une seule couleur, pas d'exacerbation de l'égo, pas de djembe au 1er plan, tout est en connexion pour simplement vivre, être la musique... pour qui sait... et puis voler... :wink:
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